dimanche 22 février 2015

Théâtre : "Blind Date", une pièce à VOIR


***** Blind Date (L'amour à perte de vue) - Pièce de Mario Diament (Argentine)

Dans un petit théâtre intime du si animé quartier latin, une petite estrade sobrement meublée d'un banc très quelconque en lattes de fer. Projetée en arrière-plan, une claustra lumineuse évoquant des feuillages, ou du fer forgé... Un livre aussi : L'éducation sentimentale de Flaubert.
Le décor est campé. Nous sommes sur la place San Martin à Buenos Aires et vont se succéder sur ce banc cinq personnages, pendant deux heures. Mais l'on ne voit pas le temps passer.

Tout commence avec un vieil homme aveugle (Victor Haïm) inspiré de Jorge Luis Borges, assis sur ce banc. Il sourit, le visage bienveillant. Ses pensées le ramènent toujours à un amour manqué mais "inévitable", dans sa jeunesse, à Paris.
Un banquier d'une cinquantaine d'années (André Nerman) soudain s'assied à côté sur le banc, et c'est un événement : c'est la première fois de sa vie qu'il s'arrête sur une place, remarque les arbres alentour, s'assoit sur un banc public. Et avec ça, il est en retard pour un RV important.
Le dialogue se noue entre les deux hommes, anodin d'abord, teinté d'humour ("Ah, je vois..."). Le banquier confie à l'aveugle que sa vie n'était que faux semblants mais qu'à présent, éclairé par une récente histoire d'amour avec une jeune sculptrice, "il voit" car il est habité par la passion. Attention à la passion le prévient pourtant le vieil aveugle. Puis à regret le banquier se sauve pour ce qu'il pense être un entretien de licenciement avec son patron.

Assis sur son banc, le visage amène, le vieillard est bientôt rejoint par une jeune joggeuse qui a besoin de reprendre son souffle (Ingrid Donnadieu). La conversation se noue avec facilité, sur un autre registre, la jeune fille est fraîche, spontanée, rebelle... C'est une artiste, sculptrice sur fer. Elle défie l'aveugle de rien comprendre à la nouvelle génération qui elle n'a peur d'aucun défi. Elle ne s'attache pas, elle déteste sa mère, une Madame Arnoux, froide et qui va se desséchant sans oser tenter son destin. Elle se joue bien aussi d'un vieux beau qui s'est entiché d'elle, un banquier insignifiant... Mesquine, elle s'en est du reste épanchée auprès de sa femme, psychologue qu'elle est allée consulter exprès.

Changement d'acte. Le banc devient divan, la psychologue (Raphaëlle Cambray) est sur une chaise. La patiente (Dominique Arden) est une femme mûre, aigrie, insatisfaite de sa vie, qui n'a jamais aimé son mari et se moque de sa fille de 28 ans, une sculptrice, qui en plus se laisse draguer par un vieux beau. Le ton monte entre les deux femmes. La patiente finit par avouer un amour de jeunesse manqué : une fugace rencontre sur un escalier mécanique au métro Saint Michel à Paris. La séance est finie. Après le départ de la patiente le mari de la psychologue, rentre à la maison. Elle sur des charbons ardents, reliant les confessions de la jeune patiente et de la patiente plus âgée à sa propre histoire familiale, lui, fébrile, lui annonçant qu'il vient d'être licencié de la banque...

Je n'en dirai pas plus, j'en ai déjà beaucoup dit ! 
Il y a aussi une histoire incontournable de tableau à 20000 $, de mondes parallèles, du jeu du hasard, une réflexion glaçante sur les chaînes du mariage (tout part de Flaubert) et la passion qui bascule dans l'obsession. C'est passionnant, les dialogues sont savoureux et percutants. La pièce se déroule et le spectateur petit à petit assemble le puzzle.
Une pièce excellente et remarquablement bien jouée : tous les comédiens sont parfaits. Une pièce que l'on n'est pas prêt d'oublier, on prend plaisir à se rejouer certaines scènes dans la tête pour encore mieux assembler les pièces du puzzle. 

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