jeudi 25 août 2016

P. Constant : "Des chauves-souris, des singes et des hommes" (Congo)

***** 2016 (Ed. Gallimard, 166 p.) 💗💙💚💛💜

"Olympe pleurait. Les garçons ne voulaient pas d'elle." (Incipit)

Ce roman de Paule Constant est l'une de mes plus belles dĂ©couvertes de cette annĂ©e. 
J'ai souvent pensé en le lisant au roman "Notre-Dame du Nil" de Scholastique Mukasonga (Rwanda), dont les thÚmes sont absolument distincts, mais qui tous deux m'ont marquée par leur approche particuliÚre du sujet et le style d'écriture.

Initialement, j'avais Ă©tĂ© attirĂ©e par le titre peu banal du livre de Paule Constant : "Des chauves-souris, des singes et des hommes"... Puis j'ai appris que le thĂšme du roman Ă©tait la propagation du virus Ebola, racontĂ© sous forme de fable. Je me suis bien demandĂ© Ă  quoi tout cela pouvait ressembler. 

J'ai été conquise par ce livre qui aborde énormément de sujets de fond en filigrane : l'histoire bien sûr, le passé colonial évoqué ici et là, les ressources naturelles qui s'appauvrissent, la culture de l'hévéa et les saigneurs de caoutchouc, la présence chinoise (évoquée par la seule mention d'un paiement en yuan...), la mondialisation, les pratiques de l'industrie pharmaceutique, les médecins humanitaires...
Tout cela en contrepoint de la vie dans un village congolais sis prÚs de la riviÚre Ebola. Quelques cases, quelques familles, une bande de garçons qui jouent les gros bras et se moquent d'Olympe la gamine. La visite du vendeur de pacotilles. Les pirogues qui vont et viennent pour transporter voyageurs, paquets... ou cadavres vers leur derniÚre destination. Les croyances et coutumes. Le White Spirit à tout faire. La suprématie de la gente masculine dans les fratries. Le dispensaire et ses religieuses belges, dévouées et pragmatiques.

En fait, le roman est structurĂ© autour de deux histoires qui convergent Ă  la fin. 

  1. Nous suivons donc la vie du village, les gamins qui font les fiers et disent avoir tué le gorille "dos argenté" qu'ils rapportent au village : de la viande de brousse, quelle aubaine royale ! Ce sera un vrai banquet, quasi orgiaque. La petite Olympe pour sa part se console de sa solitude en ramassant une petite chauve souris, qu'elle ne quitte plus. A chacun son trophée : le gorille pour les gars et la chauve-souris pour la gamine.
    "Olympe se résigna, les garçons étaient les plus forts. Ils l'avaient complÚtement éclipsée, elle et la chauve-souris qu'elle tenait dans la main comme un éventail dont elle ouvrait et fermait les ailes mécaniquement, une marionnette qu'elle agitait entre ses doigts, qu'elle déployait, qu'elle pliait, qui se soulevait et s'effondrait. Un animal devenu un jouet déjà un peu usé, un jouet qui allait casser." (p.45)
  2. ParallĂšlement, Paule Constant met en scĂšne Agrippine, une Belge mĂ©decin sans frontiĂšre, dĂ©sabusĂ©e par le monde actuel et cette course Ă  tout et rien, qui part en Afrique faire une campagne de vaccination. Elle est stoĂŻque devant les petits alĂ©as, s'inquiĂ©tant pourtant de la bonne conservation de ses vaccins coincĂ©s Ă  la douane. En attendant, elle partage la vie du petit dispensaire oĂč elle est effarĂ©e d'apprendre qu'il n'y a pas de seringues jetables. Partage aussi temporairement la vie de ce dispensaire : Virgile, jeune français normalien parti "mĂ©diter" sur les traces de son grand-pĂšre jadis mĂ©decin des armĂ©es. 

Le récit est remarquablement bien écrit : à la fois éthéré et d'une grande puissance évocatrice.
Il y a du suspense, car le roman est construit autour du mystĂšre des premiĂšres contaminations par le virus et de sa propagation. Nous ne connaissons pas la date des Ă©vĂ©nements du rĂ©cit, qui s'achĂšve sur cette phrase : "Les jours suivants, le nom d'Ebola se rĂ©pandit en lettres rouges dans la presse du monde entier."

AprĂšs ma lecture, j'ai consultĂ© le site de l'OMS, selon lequel "le virus Ebola a Ă©tĂ© nommĂ© ainsi en rĂ©fĂ©rence Ă  une riviĂšre passant prĂšs de la ville de Yambuku, dans le nord du ZaĂŻre (aujourd'hui RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo). C'est Ă  l'hĂŽpital de cette localitĂ© que le premier cas de fiĂšvre hĂ©morragique Ebola est identifiĂ©, en septembre 1976." Le virus avait alors touchĂ© aussi le Soudan. La nouvelle flambĂ©e du virus depuis 2014 touche l'Afrique de l'Ouest et en particulier la GuinĂ©e, la Sierra Leone et le Liberia.
C'est en poursuivant mes recherches que j'ai appris que les chauves-souris frugivores sont les hĂŽtes naturels ("rĂ©servoirs") du virus Ebola. "Celui-ci s’introduit dans la population humaine aprĂšs un contact Ă©troit avec du sang, des sĂ©crĂ©tions, des organes ou des liquides biologiques d'animaux infectĂ©s comme des chimpanzĂ©s, des gorilles, des chauves-souris frugivores, des singes, des antilopes des bois ou des porcs-Ă©pics retrouvĂ©s malades ou morts dans la forĂȘt tropicale. (OMS)" 
Les populations humaines sont notamment infectĂ©es en consommant de la viande d'animal lui-mĂȘme infectĂ©.
J'ai fini par comprendre (ce n'Ă©tait pas toujours explicite pour les nĂ©ophytes) que la chauve-souris frugivore, qui est le "rĂ©servoir" du virus, contamine les mĂȘmes fruits que mangent les gorilles. Eh non, les chauves-souris ne se mettent pas Ă  chasser et mordre les gorilles... (pas encore du moins, dans un futur dystopique ?).

Le virus Ebola a fait plus de 11 000 victimes humaines et il a aussi particuliĂšrement affectĂ© la population de gorilles d'Afrique de l'Ouest, devenue espĂšce « en danger critique d'extinction ».

En conclusion : un roman passionnant, trÚs bien écrit, qui nous interpelle sur un problÚme de santé publique sous un angle insolite mais instructif.

->> Mes lectures "africaines"...

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