vendredi 24 mai 2013

Chahdortt Djavann : "Je ne suis pas celle que je suis" (Iran)

***** Réf. géographique : Iran / France - Je ne suis pas celle que je suis – Psychanalyse I - Genre : (Auto)biographie dans le no woman's land iranien
(Flammarion, 2011, 536 p.)

J'ai aimé ce livre qui, aussi bien subtilement que crûment, dépeint la condition de la femme en Iran durant les années '80/90 sous le régime de Khomeiny. Ce n'est pas le seul sujet, mais c'en est le fil conducteur. 
Et c'est aussi l'histoire d'une jeune femme très attachante, qui en a sacrément bavé, qui a failli tout laissé tomber, et qui se reconstruit entre passé iranien et présent français, se cherche dans les mots de farsi et la langue de Molière, balaie douloureusement les démons du passé pour enfin affronter le présent. Le roman s'arrête justement là, au présent, mais le lecteur attend forcément la suite !

Le roman est harmonieusement construit par séquences qui alternent et nous projettent d'une part auprès d'une jeune immigrée iranienne à Paris, en dépression et consultant un psychanalyste, et d'autre part auprès de Donya, jeune étudiante rebelle originaire de Téhéran et étudiant à Bandar Abbas.
Que fait cette jeune iranienne, la "3e intelligence surdouée d’Iran, enfermée dans une chambre de bonne à Paris, en proie à la folie" ?
... Elle se reconstruit après une tentative de suicide, seule, connaissant à peine la langue française, gardienne d'enfants au noir payée une misère, et qui se complaît à engloutir son maigre salaire dans des séances de psychanalyse hors de prix et surprenantes, mais finalement "opérantes". Car cette jeune femme, c'est Donya, la rescapée des geôles iraniennes, des abus sexuels et de de l'enfance violentée, d'une histoire familiale étriquée. 
- "J’avais bien choisi mon moment pour naître. J’ai raté ma naissance… Je ne pouvais pas tomber plus mal.
Silence.

Voilà, c’est ça, je rêve que je tombe. Depuis le jour de ma naissance, je suis mal tombée dans la vie." (p.314)

- "Quand je suis née, mon père commençait à tout perdre. Il avait eu un grave accident. Tout allait mal. Et ma mère est restée couchée plusieurs années après ma naissance. (…) J’ai été un peu élevée par tout le monde, sauf par elle.
. Un silence.
. En fait, je n’ai été élevée par personne. J’ai grandi parce que les mois et les années passaient." (p.198)

Donya, c'est la rebelle qui veut en découdre, qui n'acceptera jamais sa sous-condition ou celle de ses consoeurs et de toutes les femmes d'Iran.  
- "Toute une nation triche. C’est lamentable. Par notre soumission, nous sommes devenus, tous, des êtres méprisables et chacun en impute la faute aux autres. Si le matin, à l’université tous ensemble, on se disait bonjour entre filles et garçons, si on se serrait la main, qu’est-ce qu’ils pourraient faire, expulser tout le monde ? Emprisonner tout le monde ? Le problème,c’est que nous nous sommes résignés sans la moindre résistance à être traités pire que du bétail. Nous sommes des clandestins dans notre propre pays." (p.57)

Donya qui refuse de céder à une vie de paillettes undercover qui est celle qu'acceptent pourtant nombre de femmes :
"Être libre pour faire quoi ? Pour être obligée de se lever tôt et courir pour un salaire de misère ? Pour se battre dans une société où il faudrait rivaliser non seulement avec les femmes sur le plan de la beauté et de la compétence, mais aussi avec les hommes sur le marché du travail ? Oh, non merci ! Sans parler des difficultés d’une vie d’immigrée… », lui avait dit une de ses cousines qui, après plusieurs années passées en Allemagne, était rentrée en Iran, avait épousé un riche industriel et vivait dans une villa hollywoodienne au nord de Téhéran. » (p.338)
Donya l'intrépide propose donc à ses 3 copines d’université de renverser à elles 4 le régime en s’unissant aux « indigènes » de Bandar Abbas, en introduisant dans leurs produits de contrebande des tracts. A partir de là, la descente aux enfers, personnelle et politique...
Le roman m'a dévoilée une culture qui m'était inconnue : la population bandarie, sa musique particulière, mélange des musiques iranienne et arabe avec des emprunts à la musique africaine.


Alors oui, la Donya d'aujourd'hui ne jure plus que par ses séances régulières chez un psy parisien des plus "ordinaires", un genre beauf marié mais frustré, adultère, très ras les pâquerettes ce psy qui n'ouvre quasi jamais la bouche mais parvient à imposer vaille que vaille tel un rite le paiement des séances qu'elles soient honorées, manquées, ou stériles... Il ne cesse de penser à son amante, le psy, mais on sent tout de même qu'il témoigne d'une certaine empathie pour sa patiente étrangère... Il parvient à la faire puiser au tréfonds d'elle-même pour faire resurgir des bribes enfouies.


".Elle s‘allongea sur le divan, Ça ne marchera pas. Quand je regarde en moi, je vois un puits noir sans fond et j’ai l’impression que la psychanalyse va me jeter dedans, sans aucun secours.
. Vous ne serez pas seule.
. Quoi, vous allez sauter avec moi dans mon passé ?
. Je serai là pour vous écouter.
. Mais les mots ne peuvent rien…
. Vous croyez ?
. Quoi, je vais me construire une autre enfance, une autre adolescence avec les nouveaux mots ?
(…) La seule chose qui peut me réconcilier avec la vie, c’est l’oubli." (p.299)
"Je fais des rêves où tout se mélange, le passé et le présent, hier et aujourd’hui, l’Iran et Paris. Je suis chez moi à Téhéran, j’ouvre une porte et la pièce suivante est ma chambre de bonne à Paris… Je suis à la fois celle que j’étais là-bas et celle que je suis ici… En une fraction de seconde, je traverse des années… Je suis de tous les âges, enfant, adolescente, adulte… Et cette fraction de seconde, dans le rêve, contient tout, la quintessence de tout ce qui s’est passé dans ma vie… " (p.426)

J'ai aussi apprécié ce roman parce que j'ai brièvement séjourné en Iran au moment où se déroule le roman, en 1991 à titre professionnel... . Inquiétant, gare aux qqs cheveux qui voulaient tenter une sortie de dessous le foulard... les fouilles exhaustives dans les aéroports (côté femmes pour moi), tout y passait, même le tube de dentifrice était vidé... L'hôtel Azadi (liberté) à proximité de la triste prison.
Un épisode traumatisant à Téhéran, mais sinon de belles rencontres jusque dans l'Azerbaïdjan iranien.
J'avais lu avant mon départ le fameux "Jamais sans ma fille" de Betty Mahmoodi, en ayant du mal à imaginer une situation aussi terrible. Et je m'étais repue des textes de Saddeq Heddayat et Omar Khayyam... J'avais ensuite vu tous les Abbas Kirostami (ah!  le magnifique "Où est la maison de mon ami ?"...) Depuis, nous pouvons lire Persépolis de Marjane Satrapi...
L'auteur, Chahdortt Djavann, nous dévoile partie de ses ressorts intimes dans l'épilogue de de roman :
"En outre, la vérité de la fiction n’est pas celle de la réalité. Flaubert n’était pas plus Madame Bovary que Tolstoï n’était Anna Karénine, mais la phrase de Flaubert « Madame Bovary c’est moi » possède sa vérité, même irréelle.
Je suis mon personnage et je ne le suis pas. Je ne pourrais être mon héroïne, même si je le désirais, car elle existe dans le livre et à travers votre lecture va prendre sa place dans votre imaginaire, alors que moi, l’écrivain, j’existe ici-bas, sur terre, parmi vous. Je serai morte depuis longtemps qu’elle sera toujours jeune, toujours là, entre les pages, à rêver son avenir." (Epilogue, p.536)
--> voir les "Lectures d'Asie centrale et Moyen-Orient" de ce blog

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