jeudi 24 août 2017

Didier Decoin : Le Bureau des Jardins et des Etangs

***** Ed. Stock, 2017, 388 p.  💚
J'ai dĂ©couvert Didier Decoin Ă  l'adolescence grĂące Ă  ma mĂšre. DĂ©vorĂ© "Laurence", "Un policeman", "Abraham de Brooklyn", "John L'Enfer", "Les trois vies de Babe Ozouf". 
Puis nous nous sommes éloignés, cet auteur et moi, jusqu'à il y a une paire d'années, quand "nous" avons renoué par le biais de notre passion commune pour les jardins ("Je vois des jardins partout" 2013).

Cette annĂ©e, je n'ai pu rĂ©sister Ă  l'appel de la superbe couverture du "Bureau des Jardins et des Étangs", et j'ai bien fait. Didier Decoin nous livre une oeuvre poĂ©tique, douce, joliment Ă©crite autour du personnage de Miyuki, jeune veuve contrainte de reprendre le flambeau de son cher Ă©poux Katsuro, pĂȘcheur exceptionnel de carpes dignes des bassins de la ville impĂ©riale de Heiankyo, et qui s'est noyĂ© dans sa foisonnante riviĂšre.
"AprĂšs avoir prĂ©parĂ© les baquets, Miyuki sĂ©lectionna les carpes qu'elle allait y transfĂ©rer. Elle choisit d'abord celles dont la disposition des Ă©cailles formait un maillage uniforme et harmonieux, dont le nez, sans ĂȘtre trop allongĂ©, n'Ă©tait ni trop court ni trop trapu, dont les nageoires Ă©taient symĂ©triques et la couleur parfaitement homogĂšne du museau Ă  la queue. A partir de ce premier tri, elle prĂ©leva deux carpes noires (l'une d'un noir mĂ©tallique et brillant, l'autre d'un noir de velours mat) et deux poissons d'un jaune assez terne mais dont la croissance et la longĂ©vitĂ© Ă©taient souvent remarquables, puis deux sujets d'un bronze profond dont la luisance Ă©voquait une coulĂ©e de miel brun, et elle complĂ©ta son florilĂšge avec deux carpes presque dĂ©pourvues d'Ă©cailles et qui semblaient gainĂ©es de cuir." (p.41)
Nous allons cheminer aux cÎtés de Miyuki, les épaules ployant sous la palanche à laquelle sont suspendus deux viviers contenant huit magnifiques carpes, le legs si précieux de son époux.
"Tout de suite ce fut la forĂȘt. Les volutes grises du brouillard matinal s'accrochaient aux ronces et aux arbustes dont les rameaux piquetĂ©s de fleurs d'un blanc cireux Ă©voquaient des parterres de petites bougies votives. (...) Le soleil montant se divisait en autant de lames tiĂšdes qui caressaient la nuque et les Ă©paules de Miyuki." (p.72)
Nous traverserons ce Japon mĂ©diĂ©val, par monts et forĂȘts, peinerons sous les intempĂ©ries, nous blottirons pour Ă©chapper aux prĂ©dateurs, dĂ©couvrirons certaine façon d'obtenir gĂźte et couvert en plaisant aux hommes. Mais inlassablement nous poursuivrons notre route, en haillons, dĂ©penaillĂ©e et malodorante, tandis que nous veillerons avec tant de soin Ă  nos huit protĂ©gĂ©es.
"Des racines noueuses avaient grossiÚrement cousu la sente d'un bord à l'autre du torrent disparu. Craignant de s'y prendre les pieds et de perdre l'équilibre, Miyuki progressait à tous petits pas, le regard fixé sur les affleurements, le front incliné, cassée en deux comme ce condamné à la cangue (...)." (p.73)
A la capitale, le chef du Bureau des Jardins et Étangs se soucie pour sa part du prochain dĂ©fi impĂ©rial qui ferait appel Ă  certaines odeurs particuliĂšres...
"Une rumeur courait selon laquelle, cette annĂ©e, les joutes s'inspireraient des mutations odorantes provoquĂ©es par les fortes pluies de juin quand elles croulent sur les jardins; alors, Ă  la façon d'un prĂ©parateur d'encens, elles hachent menu, pilonnent et broient les fleurs crĂ©meuses, elles dĂ©chiquettent, tailladent, lacĂšrent les feuilles et les tiges pleines de sĂšve, elles concassent, Ă©miettent, triturent, pĂ©trissent la terre, pulvĂ©risent les coquilles dĂ©sertĂ©es des escargots, la chitine des carapaces abandonnĂ©es, les lourds accords de l'humus soutenant la fraĂźcheur des Ă©manations florales. VoilĂ  du moins comment le directeur du Bureau des Jardins et des Étangs sentait les choses." (p.260)
"Nous imaginons un jardin, dit l'empereur, un jardin envahi par la brume matinale. Enjambant un cours d'eau, un pont-lune trÚs escarpé relie le jardin de droite au jardin de gauche. Seule la partie surélevée du tablier émerge de la nuée. C'est alors que, surgissant du brouillard qui noie le jardin de droite, une demoiselle s'engage sur le pont. (p.261)
Pour se procurer les ingrédients idoines, le chef du Bureau se rend au magasin : "Les vigiles leur avaient expliqué succinctement selon quels critÚres les matiÚres avaient été rangées : classées d'abord par familles (résines et gommes, racines et rhizomes, graines et fruits), elles se subdivisaient ensuite en variétés (douces, acides, chaudes, salines et amÚres), lesquelles se répartissaient en nuances selon qu'elles étaient boisées, animales, sensuelles, épicées, balsamiques, terreuses, résineuses, capiteuses, poivrées, camphrées, herbacées, etc." (p.285)
C'est grĂące au concours bien malgrĂ© elle de Miyuki et son odeur entĂȘtante que le Chef du Bureau remporte le concours. En dĂ©pit de ce succĂšs et de son parcours, Miyuki ne cĂšde pas aux promesses de richesse ou d'honneur et conserve sa simplicitĂ© :
"Elle se demanda ce que Nagusa entendait par "ĂȘtre", et toute sa mĂ©fiance de femme, de paysanne et de pauvresse lui revint. Etre, n'Ă©tait-ce pas la chose la plus naturelle qui soit, que partageaient toutes les crĂ©atures vivantes, et, d'une certaine façon, les matiĂšres inertes aussi ? Alors, depuis quand cela valait-il deux cents rouleaux de taffetas de soie?" (p.316)
AprÚs ce livre, je ne regarderai plus aucune carpe comme avant. J'y chercherai le reflet doré qui contentait Katsuro, et j'aurai une pensée pour la scÚne finale du livre, majestueuse.
Le talent de Didier Decoin est tel... qu'il n'a mĂȘme pas eu besoin de fouler le sol japonais pour conter cette belle histoire. Que de recherches studieuses il a dĂ» mener. Un travail d'orfĂšvre pour un petit bijou de lecture.

Une coïncidence : peu de temps auparavant, j'ai lu "Le jardin de la dame Murakami" de Mario Bellatin, qui met en scÚne une Dame, un bassin aux carpes dorées, dans une ßle de l'archipel nippon... mais sans cette belle histoire d'amour qui s'inscrit en filigrane du roman de Didier Decoin.

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